mercredi 8 octobre 2014

Une deuxième clé



Nous l’avons vu, la vie est dure en Afrique et le berceau de l’humanité est plein d’épines et de périls. En fait, ces conditions font partie des éléments qui ont joué sur notre évolution et ont fait de notre espèce ce qu’elle est, une espèce envahissante, dangereuse, efficace, ingénieuse, curieuse. Ce processus a nécessité, pendant des centaines de milliers d’années, la disparition des plus faibles, des moins adaptés aux exigences du milieu. Depuis dix mille ans, environ, les civilisations agricoles ont réduit les exigences de survie. Depuis cent à deux cents ans l’amélioration des conditions d’hygiène les ont encore réduits dans certaines régions du monde. Depuis une soixantaine d’années l’usage des antibiotiques, les progrès de la chirurgie, les meilleures conditions d’accouchement et de soins périnataux ont même fait bondir l’espérance de vie de nombreux pays. L’hôpital a cessé d’être un lieu où on allait mourir pour devenir un lieu où on va guérir.
Mais pas en Afrique.  Ou du moins pas dans toute l’Afrique et surtout pas pour tout le monde. Ici aller à l’hôpital, si cela dure un peu longtemps, c’est mourir. Y aller plusieurs fois, c’est mourir. En fait, prendre des médicaments montre que l’on est malade et un malade est toujours au bord de la mort. Il y a deux états; la santé ou la maladie, la maladie étant toujours aigue. Comme seuls les forts survivent et comme il faut accepter de ne pas sacrifier des ressources rares et précieuses sur les causes perdues, on n’accompagne les malades qu’un certain temps. Puis, on renonce.
Alors on ne se reconnait pas facilement malade. Au point que rares sont les africains qui vont admettre avoir une maladie chronique. Ce n’est pas parce qu’aucun africain est diabétique, ou a la goutte, de la haute pression ou un autre problème chronique, C’est simplement parce que soigner une maladie chronique, même légère et avec un médicament facilement accessible, revient à admettre une faiblesse. Or une faiblesse, une tare, est un motif pour que les autres nous abandonnent à notre sort. Le résultat est que des maladies contrôlables font de plus en plus de dommage dans la population. Ainsi, je fais de la goutte mais sans en souffrir; après un épisode, il y a quelques années, j’ai modifié mon alimentation et commencé à prendre un médicament quotidien. Je n’ai fait aucune autre crise depuis. Dans la même situation un haut responsable, au Congo, a dû récemment faire venir un médecin en pleine nuit pour lui faire une ponction dans le genou pour réduire la douleur lors d’une crise grave; sa maladie chronique, niée et donc  incontrôlée, dégénère et donne lieu à des épisodes de plus en plus graves, fréquents et douloureux.
La même logique de négation va bien sûr s’appliquer devant les maladies épidémiques. Nombreux sont ceux qui se cachent quand ils sont malades, qui refusent d’aller à l’hôpital ou qui s’en échappent. Les occidentaux n’ont pas agi autrement durant les grandes pestes. Ce n’est que depuis peu que vous accepteriez dans de telles circonstances d’aller à l’hôpital. Et là je veux dire dans nos hôpitaux, pas dans ceux que l’on trouve ici. Car on y meurt encore beaucoup, malheureusement.

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