L’humanité est apparue en
Afrique. Il y a maintenant longtemps. Depuis, bien sûr, elle a changé, elle a
évolué, elle a voyagé, elle a développé des civilisations et une multitude de
manières de faire et de concevoir les choses. Cela s’appelle l’innovation et
couvre des réalités aussi différentes que l’utilisation du feu, la création de
l’Islam ou la fabrication d’un igloo. En fait, souvent, on pense que ce qui
caractérise l’humain est sa capacité d’inventer de la nouveauté. Mais cela est
faux. D’abord parce que des animaux sont capables d’inventer des outils lorsque
cela est nécessaire. Ensuite parce que la grande majorité des humains
n’inventent rien, ils reproduisent ce qui se faisait avant eux. En fait, les
créateurs sont souvent mal vus et vivent des difficultés : combien de
peintres, de philosophes, de savants ont été traités de fous ou de dangers
publics, depuis Cézanne jusqu’à Pasteur en passant par Socrate? Ceci dit, nos
sociétés assimilent finalement plusieurs changements et encouragent généralement
les enfants à faire mieux que leurs parents.
Pas en Afrique. Ici on vise à
faire aussi bien que son père. Prétendre à plus, demander davantage est perçu
comme une révolte. De la même façon que nous avons été charpentier ou notaire
de père en fils pendant des siècles (grosso modo du XIIIième au XIXième),
en terre d’Afrique on refait ce que notre père a fait. La première vertu n’est
pas l’inventivité mais l’obéissance, on ne veut pas des enfants imaginatifs
mais sages et on ne cherche pas des employés proactifs mais soumis. Un
directeur ne vous laissera pas rencontrer un de ses subordonnés en dehors de sa
présence, il ne tiendra aucun compte des agendas de ceux-ci pour fixer une
réunion et il pourra fort bien, d’ailleurs, annuler la réunion à la dernière minute
sans pour autant s’excuser. Et ce même directeur ne saura aucun gré à son
employé de proposer une solution nouvelle et plus efficace pour faire telle ou
telle chose, bien au contraire; l’obéissance en vertu cardinale n’encourage en
rien l’innovation.
Pour comprendre l’Afrique il
faudra donc s’inscrire dans la tradition, respecter des usages de hiérarchie et
de soumission qui nous sont devenus très étrangers en Amérique. Un peu trop
peut-être d’ailleurs; le respect des ainés, le fait d’écouter et de porter
attention à l’histoire et à l’expérience sont probablement trop négligés chez
nous. Innover est excellent et nécessaire mais cela ne doit pas être confondu
avec de simples effets de mode et avec une simple recherche du nouveau pour le
nouveau. Autrement dit, bien des choses que l’on qualifie de nouvelles ne
révolutionnent rien et ne sont pas des innovations. La vraie innovation
bouleverse les habitudes et dérange avant d’être acceptée. Ceci dit, ici, la
société n’accepte pas d’être dérangée et exerce une réelle pression sur chacun
pour qu’il soit, d’abord, conforme en toute chose. Alors, pour travailler et
vivre ici, il vous faut jouer le jeu de la conformité. C’est là la quatrième
clé que j’avais à vous offrir pour comprendre l’Afrique et nous comprendre un
peu mieux nous-mêmes.
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