mercredi 5 novembre 2014

La quatrième clé



L’humanité est apparue en Afrique. Il y a maintenant longtemps. Depuis, bien sûr, elle a changé, elle a évolué, elle a voyagé, elle a développé des civilisations et une multitude de manières de faire et de concevoir les choses. Cela s’appelle l’innovation et couvre des réalités aussi différentes que l’utilisation du feu, la création de l’Islam ou la fabrication d’un igloo. En fait, souvent, on pense que ce qui caractérise l’humain est sa capacité d’inventer de la nouveauté. Mais cela est faux. D’abord parce que des animaux sont capables d’inventer des outils lorsque cela est nécessaire. Ensuite parce que la grande majorité des humains n’inventent rien, ils reproduisent ce qui se faisait avant eux. En fait, les créateurs sont souvent mal vus et vivent des difficultés : combien de peintres, de philosophes, de savants ont été traités de fous ou de dangers publics, depuis Cézanne jusqu’à Pasteur en passant par Socrate? Ceci dit, nos sociétés assimilent finalement plusieurs changements et encouragent généralement les enfants à faire mieux que leurs parents.
Pas en Afrique. Ici on vise à faire aussi bien que son père. Prétendre à plus, demander davantage est perçu comme une révolte. De la même façon que nous avons été charpentier ou notaire de père en fils pendant des siècles (grosso modo du XIIIième au XIXième), en terre d’Afrique on refait ce que notre père a fait. La première vertu n’est pas l’inventivité mais l’obéissance, on ne veut pas des enfants imaginatifs mais sages et on ne cherche pas des employés proactifs mais soumis. Un directeur ne vous laissera pas rencontrer un de ses subordonnés en dehors de sa présence, il ne tiendra aucun compte des agendas de ceux-ci pour fixer une réunion et il pourra fort bien, d’ailleurs, annuler la réunion à la dernière minute sans pour autant s’excuser. Et ce même directeur ne saura aucun gré à son employé de proposer une solution nouvelle et plus efficace pour faire telle ou telle chose, bien au contraire; l’obéissance en vertu cardinale n’encourage en rien l’innovation.
Pour comprendre l’Afrique il faudra donc s’inscrire dans la tradition, respecter des usages de hiérarchie et de soumission qui nous sont devenus très étrangers en Amérique. Un peu trop peut-être d’ailleurs; le respect des ainés, le fait d’écouter et de porter attention à l’histoire et à l’expérience sont probablement trop négligés chez nous. Innover est excellent et nécessaire mais cela ne doit pas être confondu avec de simples effets de mode et avec une simple recherche du nouveau pour le nouveau. Autrement dit, bien des choses que l’on qualifie de nouvelles ne révolutionnent rien et ne sont pas des innovations. La vraie innovation bouleverse les habitudes et dérange avant d’être acceptée. Ceci dit, ici, la société n’accepte pas d’être dérangée et exerce une réelle pression sur chacun pour qu’il soit, d’abord, conforme en toute chose. Alors, pour travailler et vivre ici, il vous faut jouer le jeu de la conformité. C’est là la quatrième clé que j’avais à vous offrir pour comprendre l’Afrique et nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.

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