jeudi 4 décembre 2014

Les grandes messes



Pour les grandes messes (les grands messes comme on le dit plus souvent par chez nous), on se prépare à l’avance, on s’habille chic, on est «baigné, poudré» selon une expression haïtienne que j’aime bien. Une fois rendu, on regarde qui est là et aussi qui n’est pas là et on parade, plus attentif à se faire voir et entendre qu’à regarder et écouter.
J’en ai connu de ces grands messes dans ma vie. Je ne parle pas de celles de Noël, la grande suivie de deux petites auxquelles nous assistions vraiment à minuit, au tout début de la journée du 25 décembre. Je fais plutôt ici allusion aux grands messes professionnelles, à ces cérémonies ou ces rencontres obligatoires, où il faut être aujourd’hui comme il fallait être à l’église le dimanche dans les années cinquante. Depuis mes réceptions de prix jusqu’aux dîners de clôture de congrès internationaux en passant par les collations des grades ou les soirées de levée de fonds politiques ou charitables, j’ai dû en vivre un peu plus d’un demi-millier. Et cela c’est sans compter celles qui avaient davantage de sens, celles qui consistaient en grande activité de rapportage, comme ma soutenance de thèse ou les conférences à prononcer. De celles-là j’en vis encore, dont une la semaine dernière que j’ai organisée. Des autres, il y en a eu une toute récente, à laquelle je n’ai pas pu assister.
Quand on intervient en international le but du travail n’est pas de faire, ce qui serait bien souvent assez facile, mais d’amener les partenaires à faire. Le seul moyen en effet qu’une intervention soit durable c’est de la faire porter, puis maintenir, par les gens du milieu. C’est normalement vrai pour une intervention chez nous (mais trop souvent oublié) et c’est indispensable pour une intervention dans un pays en développement ou un pays émergent. Autrement dit, pour que l’intervention soit efficace, il faut donner le plus de mérite possible aux acteurs locaux et travailler sans que cela paraisse trop. Et pour cela il faut convaincre et faire en sorte que nos grands constats soient partagés et acceptés. D’où l’utilité d’une grand messe où plein de gens pourront venir écouter et échanger mais, aussi, parader.
C’est là le risque des grand messes. De la même manière qu’à la messe de minuit il y avait parfois plus de gens pour montrer leur linge que pour prier, nos grands messes peuvent se limiter à de la parade et à de la fanfare sans que personne n’y réfléchisse et en retire quelque chose. Je crois avoir réussi, pour ma grand messe ici à Brazzaville, à faire en sorte que chacun en sorte mieux équipé pour le travail et les changements à venir; cela demande de faire des concessions pour que chacun puisse montrer son linge tout en restant exigeant sur le fond de la démarche, un peu comme ces vieux curés qui n’avaient pas peur de rappeler à leurs ouailles le sens de la messe quand ils les voyaient trop frivoles. Alors que dans le cas de l’autre grand messe, celle où je n’ai pu aller, on peut se demander si le prêtre qui officie est même vraiment un prêtre quand on sait qu’il n’est jamais allé ni à messe ni à confesse toutes les années précédentes. Difficile alors de montrer autre chose que du beau linge.

jeudi 20 novembre 2014

Le vol du congélateur




Crispin est notre chauffeur. C’est lui qui affronte pour nous la circulation de Brazzaville et les ronds-points dans lesquels la priorité n’est ni à droite ni à gauche mais aux plus rapides et au plus effrontés. Il habite dans ce qu’on appelle ici la cité et qui est, en fait, tous les secteurs plus africains de la ville. Les bâtiments y sont généralement limités au rez-de-chaussée, plusieurs familles partageant une parcelle. Il en va ainsi pour Crispin qui a une pièce bien à lui, en blocs de ciment nus mais recouverts à l’intérieur de draps tendus. C’est là qu’il range ses possessions, un lit, une commode, une chaise et, surtout, trônant au pied du lit, un énorme congélateur coffre. Le congélateur n’est pas branché car il y a rarement le courant dans son secteur et qu’il a loué sa petite génératrice à un blanc. De toute façon, il n’a pas besoin de le brancher car il y met non pas des aliments mais son linge élégant. Ce congélateur c’est un investissement, une occasion qu’il a eu et qui lui permet d’épargner plus surement qu’en cachant de l’argent sous son lit. Ouvrir un compte à la banque? Cela ne ferait qu’une dépense de plus alors qu’un congélateur c’est solide, utile et pesant. Bref, voilà un investissement qui a du coffre.
Mais Crispin a aussi une copine. Ou plutôt une ex-copine car la femme de Crispin, qui était à Pointe-Noire, vient le rejoindre à Brazzaville. Voilà qui ne fait pas le bonheur de l’évincée. Elle en parle à son frère qui vient, avec deux copains, prendre le congélateur en l’absence de son propriétaire, lequel est en train de travailler à nous conduire à nos rendez-vous. Les voisins de parcelle voient bien les trois hommes inconnus forcer la porte de la pièce de Crispin, ils les voient bien emporter le congélateur, mais aucun n’ose intervenir. Ce n’est qu’au retour de Crispin, en fin de journée, qu’ils lui racontent ce qui s’est passé.
Oh, mais ça ne se passera pas comme ça, le vol du congélateur ne laisse pas notre chauffeur de glace, bien au contraire. Il veut récupérer son bien. C’est cependant plus vite dit que fait; la copine ne répond plus au téléphone cellulaire, elle ne se montre plus chez elle, le frère est introuvable et la police, après lui avoir pris 20 000 CFA* pour les frais de l’enquête (et se payer la bière du vendredi soir) ne fait rien. Finalement, Crispin retrouve son congélateur chez un revendeur à qui il réussit à le racheter pour le prix payé au voleur, 80 000 CFA.
Retrouver son bien et obtenir justice n’est pas si facile ici. Quoique, j’y pense, quand on se fait voler une bicyclette chez nous, la police fait-elle quelque chose? Et quand nous retrouvons notre bien volé dans un pawn shop, le récupérons-nous sans le payer? Nous sommes beaucoup, face à la justice, à n’être que des Crispins en ce monde.

*CFA, franc de l’Afrique Centrale valant environ 2,20$ pour 1000CFA; 20 000CFA représentent donc environ 44$. Au total Crispin a payé plus de 200$, presqu’un mois de salaire, pour récupérer son congélateur.

mercredi 5 novembre 2014

La quatrième clé



L’humanité est apparue en Afrique. Il y a maintenant longtemps. Depuis, bien sûr, elle a changé, elle a évolué, elle a voyagé, elle a développé des civilisations et une multitude de manières de faire et de concevoir les choses. Cela s’appelle l’innovation et couvre des réalités aussi différentes que l’utilisation du feu, la création de l’Islam ou la fabrication d’un igloo. En fait, souvent, on pense que ce qui caractérise l’humain est sa capacité d’inventer de la nouveauté. Mais cela est faux. D’abord parce que des animaux sont capables d’inventer des outils lorsque cela est nécessaire. Ensuite parce que la grande majorité des humains n’inventent rien, ils reproduisent ce qui se faisait avant eux. En fait, les créateurs sont souvent mal vus et vivent des difficultés : combien de peintres, de philosophes, de savants ont été traités de fous ou de dangers publics, depuis Cézanne jusqu’à Pasteur en passant par Socrate? Ceci dit, nos sociétés assimilent finalement plusieurs changements et encouragent généralement les enfants à faire mieux que leurs parents.
Pas en Afrique. Ici on vise à faire aussi bien que son père. Prétendre à plus, demander davantage est perçu comme une révolte. De la même façon que nous avons été charpentier ou notaire de père en fils pendant des siècles (grosso modo du XIIIième au XIXième), en terre d’Afrique on refait ce que notre père a fait. La première vertu n’est pas l’inventivité mais l’obéissance, on ne veut pas des enfants imaginatifs mais sages et on ne cherche pas des employés proactifs mais soumis. Un directeur ne vous laissera pas rencontrer un de ses subordonnés en dehors de sa présence, il ne tiendra aucun compte des agendas de ceux-ci pour fixer une réunion et il pourra fort bien, d’ailleurs, annuler la réunion à la dernière minute sans pour autant s’excuser. Et ce même directeur ne saura aucun gré à son employé de proposer une solution nouvelle et plus efficace pour faire telle ou telle chose, bien au contraire; l’obéissance en vertu cardinale n’encourage en rien l’innovation.
Pour comprendre l’Afrique il faudra donc s’inscrire dans la tradition, respecter des usages de hiérarchie et de soumission qui nous sont devenus très étrangers en Amérique. Un peu trop peut-être d’ailleurs; le respect des ainés, le fait d’écouter et de porter attention à l’histoire et à l’expérience sont probablement trop négligés chez nous. Innover est excellent et nécessaire mais cela ne doit pas être confondu avec de simples effets de mode et avec une simple recherche du nouveau pour le nouveau. Autrement dit, bien des choses que l’on qualifie de nouvelles ne révolutionnent rien et ne sont pas des innovations. La vraie innovation bouleverse les habitudes et dérange avant d’être acceptée. Ceci dit, ici, la société n’accepte pas d’être dérangée et exerce une réelle pression sur chacun pour qu’il soit, d’abord, conforme en toute chose. Alors, pour travailler et vivre ici, il vous faut jouer le jeu de la conformité. C’est là la quatrième clé que j’avais à vous offrir pour comprendre l’Afrique et nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.