jeudi 23 octobre 2014

Retour au Congo: une troisième clé



La troisième clé qui peut aider à comprendre l’Afrique est encore liée à la dureté de la vie sur ce continent. Quoique, il faut finir par le préciser, tout le continent n’est pas semblable, loin de là. Je parlais hier au téléphone avec un ami tunisien et il me demandait comment ça allait en Afrique; je lui ai répondu qu’il le savait aussi bien que moi puisqu’il y était aussi. Il est partit à rire, bien sûr, mais, du même coup il a protesté qu’il est bien plus en Europe qu’en Afrique. Et c’est ma foi vrai. Les pays qui sont en contact avec la méditerranée, comme ceux qui se trouvent sous le tropique du capricorne, ont des climats bien plus variés et agréables que les autres pays du continent. En bref, l’Afrique dont je parle, celle qui est le berceau épineux de l’humanité, ce sont les régions du centre, de l’est et de l’ouest, celles qui correspondent à la plus grande partie de l’Afrique Noire.
Dans cette Afrique-là, nous l’avons vu, on ne bâtit pas trop sur un avenir éloigné, on n’avoue pas facilement ses faiblesses et, surtout, on ne partage pas spontanément son savoir. Et voilà ma troisième clé; le système initiatique.
Nos sociétés ont longtemps été fondées sur ce même mystère. Il y a des initiés qui ont eu accès à des connaissances à travers un processus long, souvent caché, parfois carrément mystérieux. Une fois ces connaissances acquises on ne les partage pas. En fait, dans le système initiatique, on n’a pas le droit de partager ses connaissances, elles sont réservées à ceux qui suivront à leur tour le processus et se plieront à toutes les règles secrètes. Ce type de mécanismes est à la base des sectes, des sociétés occultes, des lieux de pouvoir cachés. Même les grandes religions, comme le catholicisme, sont fondés sur ce système; les prêtres seuls avaient le droit de lire les textes sacrés et de les interpréter. Ils étaient des initiés qui ne partageaient pas leurs connaissances. Le protestantisme a ébranlé le secret mais il n’a été véritablement été levé que très récemment, avec Vatican II notamment.
En fait, c’est le siècle des lumières avec le travail des encyclopédistes, qui a changé nos sociétés et en a fait des cultures où le savoir se répand et se partage. On ne cache plus son savoir depuis 350 ans, on le montre et les revues scientifiques, la télévision, internet, en sont autant de manifestations.
Mais l’Afrique est demeurée une terre de culture orale et d’initiation. Alors, dans les administrations, nombreux sont ceux qui se donnent de l’importance en refusant de partager l’information, en faisant des mystères des choses les plus banales. Cela arrive aussi chez nous mais c’est une triste exception qui relève de la pathologie administrative. Ici, c’est la norme, c’est la coutume et cela ralentit et complique tout.

mercredi 22 octobre 2014

Spécial Ottawa

Vous lirez demain mon papier sur le Congo. Dans l'immédiat je dois vous parler d'Ottawa.
Nous ne sommes pas habitués, heureusement, à des événements comme ceux qui se déroulent en ce moment, le 22 octobre 2014, à Ottawa. Je veux dire que nous, comme canadiens, n'y sommes pas habitués. Les événements sanglants qui attaquent la démocratie et les citoyens, Polytechnique, la fusillade de l’Assemblée Nationale, la fusillade de Dawson, sont assez rares pour que nous puissions les compter sur nos doigts. Mais, chacun d'eux est bouleversant, chacun d'eux est inquiétant. Nous avons connu une violence politique nationale, vite étouffée et vite désapprouvée par la très grande majorité. Nous avons des cas de violences sociales. Cependant nous restons peu exposés, jusqu'ici, à des violences externes, à des agressions dont les motifs sont loin de notre réalité.
Est-ce le cas maintenant, comme à St-Jean juste avant? Nul ne le sait encore. En fait, il est trop tôt pour analyser, comprendre, conclure. Il n'est, actuellement, que possible de déplorer, de partager, de vivre ce moment de douleur et de blessure.
Paix sur nous tous.

mercredi 8 octobre 2014

Une deuxième clé



Nous l’avons vu, la vie est dure en Afrique et le berceau de l’humanité est plein d’épines et de périls. En fait, ces conditions font partie des éléments qui ont joué sur notre évolution et ont fait de notre espèce ce qu’elle est, une espèce envahissante, dangereuse, efficace, ingénieuse, curieuse. Ce processus a nécessité, pendant des centaines de milliers d’années, la disparition des plus faibles, des moins adaptés aux exigences du milieu. Depuis dix mille ans, environ, les civilisations agricoles ont réduit les exigences de survie. Depuis cent à deux cents ans l’amélioration des conditions d’hygiène les ont encore réduits dans certaines régions du monde. Depuis une soixantaine d’années l’usage des antibiotiques, les progrès de la chirurgie, les meilleures conditions d’accouchement et de soins périnataux ont même fait bondir l’espérance de vie de nombreux pays. L’hôpital a cessé d’être un lieu où on allait mourir pour devenir un lieu où on va guérir.
Mais pas en Afrique.  Ou du moins pas dans toute l’Afrique et surtout pas pour tout le monde. Ici aller à l’hôpital, si cela dure un peu longtemps, c’est mourir. Y aller plusieurs fois, c’est mourir. En fait, prendre des médicaments montre que l’on est malade et un malade est toujours au bord de la mort. Il y a deux états; la santé ou la maladie, la maladie étant toujours aigue. Comme seuls les forts survivent et comme il faut accepter de ne pas sacrifier des ressources rares et précieuses sur les causes perdues, on n’accompagne les malades qu’un certain temps. Puis, on renonce.
Alors on ne se reconnait pas facilement malade. Au point que rares sont les africains qui vont admettre avoir une maladie chronique. Ce n’est pas parce qu’aucun africain est diabétique, ou a la goutte, de la haute pression ou un autre problème chronique, C’est simplement parce que soigner une maladie chronique, même légère et avec un médicament facilement accessible, revient à admettre une faiblesse. Or une faiblesse, une tare, est un motif pour que les autres nous abandonnent à notre sort. Le résultat est que des maladies contrôlables font de plus en plus de dommage dans la population. Ainsi, je fais de la goutte mais sans en souffrir; après un épisode, il y a quelques années, j’ai modifié mon alimentation et commencé à prendre un médicament quotidien. Je n’ai fait aucune autre crise depuis. Dans la même situation un haut responsable, au Congo, a dû récemment faire venir un médecin en pleine nuit pour lui faire une ponction dans le genou pour réduire la douleur lors d’une crise grave; sa maladie chronique, niée et donc  incontrôlée, dégénère et donne lieu à des épisodes de plus en plus graves, fréquents et douloureux.
La même logique de négation va bien sûr s’appliquer devant les maladies épidémiques. Nombreux sont ceux qui se cachent quand ils sont malades, qui refusent d’aller à l’hôpital ou qui s’en échappent. Les occidentaux n’ont pas agi autrement durant les grandes pestes. Ce n’est que depuis peu que vous accepteriez dans de telles circonstances d’aller à l’hôpital. Et là je veux dire dans nos hôpitaux, pas dans ceux que l’on trouve ici. Car on y meurt encore beaucoup, malheureusement.

mercredi 24 septembre 2014

Quatre clés pour comprendre l’Afrique (et peut-être nous comprendre aussi)



J’entame ici une petite série de quatre articles sur l’âme africaine. Comment mieux comprendre nos partenaires, comment interpréter certains de leurs comportements? Du coup, en regardant les autres, on ne peut s’empêcher de se regarder aussi.
La première clé que je vais vous communiquer va peut-être vous paraître évidente : La vie, ici, est dure et souvent brève. Voilà des millénaires qu’il en va ainsi, en fait depuis les racines de l’humanité. L’Afrique est notre berceau commun mais c’est un lit qui peut être diablement inconfortable. Le climat est dur, alternant entre de longues périodes sèches et de brusques périodes de fortes pluies qui ravagent les sols. Les virus et les microbes se multiplient ici comme dans une véritable boîte de Petri*. Les animaux à venins sont nombreux et divers, les insectes transmettent des maladies comme le paludisme alors que le gibier porte d’autres maladies comme l’Ebola. Et cela c’est la normalité quotidienne qui ne tient pas compte des conflits, des famines, des épidémies.
Quand vous vivez dans un milieu qui comporte un tel niveau d’incertitude vous voulez profiter de ce qui passe. Après tout, les seules choses dont vous êtes surs sont celles que vous avez maintenant. Demain vous serez peut-être mort ou vous aurez peut-être tout perdu. Vous vous projetez relativement peu dans le futur ce qui a de bons côtés; vous portez plus attention aux choses vraiment importantes comme votre relation aux autres, le sens de la fête et du plaisir, la dimension spirituelle de votre être. Mais cette insistance sur le présent a aussi de mauvais côtés; le travail bâclé puisque sans cesse interrompu par d’autres priorités, le mauvais service aux clients puisqu’une bonne affaire aujourd’hui vaut mieux qu’une relation d’affaire à long terme, le pillage des ressources puisqu’il faut en abuser pendant qu’il y en a. Et quand les gens épargnent, quand ils placent de l’argent, ce que les riches du continent font en abondance car ils sont bien plus riches que vous et moi, ils le font en Europe ou en Amérique. Là, la société, les banques, les financiers se projettent dans le futur et spéculent dessus. Ils le font même trop, oublieux du présent, oublieux de ce qui fait la richesse de la vie, trop tendus vers demain lequel, pourtant, ne s’atteint jamais car il demeure toujours demain.
Vous avez ainsi l’occidental, trop sûr de sa vie pour en jouir et qui ne vit que dans le futur; puis, l’africain, trop conscient des périls qui menacent sa vie pour ne pas profiter pleinement du présent quitte à mettre le futur en danger; et, enfin, l’africain riche qui vit un pied dans chaque monde, profitant du présent et du futur bien mieux que vous n’en êtes capables.
De cette réalité africaine nous devrions apprendre, ce me semble à moins contraindre nos vies, moins nous réglementer pour éviter tous les dangers. Notre vie, de toutes manières, s’achèvera par la mort. Mais c’est vrai que chez nous on ne meurt même plus, on part.

·         La boite de Petri, du nom de son inventeur, est une petite boite ronde et plate utilisée en laboratoire pour la culture des bactéries