jeudi 20 novembre 2014

Le vol du congélateur




Crispin est notre chauffeur. C’est lui qui affronte pour nous la circulation de Brazzaville et les ronds-points dans lesquels la priorité n’est ni à droite ni à gauche mais aux plus rapides et au plus effrontés. Il habite dans ce qu’on appelle ici la cité et qui est, en fait, tous les secteurs plus africains de la ville. Les bâtiments y sont généralement limités au rez-de-chaussée, plusieurs familles partageant une parcelle. Il en va ainsi pour Crispin qui a une pièce bien à lui, en blocs de ciment nus mais recouverts à l’intérieur de draps tendus. C’est là qu’il range ses possessions, un lit, une commode, une chaise et, surtout, trônant au pied du lit, un énorme congélateur coffre. Le congélateur n’est pas branché car il y a rarement le courant dans son secteur et qu’il a loué sa petite génératrice à un blanc. De toute façon, il n’a pas besoin de le brancher car il y met non pas des aliments mais son linge élégant. Ce congélateur c’est un investissement, une occasion qu’il a eu et qui lui permet d’épargner plus surement qu’en cachant de l’argent sous son lit. Ouvrir un compte à la banque? Cela ne ferait qu’une dépense de plus alors qu’un congélateur c’est solide, utile et pesant. Bref, voilà un investissement qui a du coffre.
Mais Crispin a aussi une copine. Ou plutôt une ex-copine car la femme de Crispin, qui était à Pointe-Noire, vient le rejoindre à Brazzaville. Voilà qui ne fait pas le bonheur de l’évincée. Elle en parle à son frère qui vient, avec deux copains, prendre le congélateur en l’absence de son propriétaire, lequel est en train de travailler à nous conduire à nos rendez-vous. Les voisins de parcelle voient bien les trois hommes inconnus forcer la porte de la pièce de Crispin, ils les voient bien emporter le congélateur, mais aucun n’ose intervenir. Ce n’est qu’au retour de Crispin, en fin de journée, qu’ils lui racontent ce qui s’est passé.
Oh, mais ça ne se passera pas comme ça, le vol du congélateur ne laisse pas notre chauffeur de glace, bien au contraire. Il veut récupérer son bien. C’est cependant plus vite dit que fait; la copine ne répond plus au téléphone cellulaire, elle ne se montre plus chez elle, le frère est introuvable et la police, après lui avoir pris 20 000 CFA* pour les frais de l’enquête (et se payer la bière du vendredi soir) ne fait rien. Finalement, Crispin retrouve son congélateur chez un revendeur à qui il réussit à le racheter pour le prix payé au voleur, 80 000 CFA.
Retrouver son bien et obtenir justice n’est pas si facile ici. Quoique, j’y pense, quand on se fait voler une bicyclette chez nous, la police fait-elle quelque chose? Et quand nous retrouvons notre bien volé dans un pawn shop, le récupérons-nous sans le payer? Nous sommes beaucoup, face à la justice, à n’être que des Crispins en ce monde.

*CFA, franc de l’Afrique Centrale valant environ 2,20$ pour 1000CFA; 20 000CFA représentent donc environ 44$. Au total Crispin a payé plus de 200$, presqu’un mois de salaire, pour récupérer son congélateur.

mercredi 5 novembre 2014

La quatrième clé



L’humanité est apparue en Afrique. Il y a maintenant longtemps. Depuis, bien sûr, elle a changé, elle a évolué, elle a voyagé, elle a développé des civilisations et une multitude de manières de faire et de concevoir les choses. Cela s’appelle l’innovation et couvre des réalités aussi différentes que l’utilisation du feu, la création de l’Islam ou la fabrication d’un igloo. En fait, souvent, on pense que ce qui caractérise l’humain est sa capacité d’inventer de la nouveauté. Mais cela est faux. D’abord parce que des animaux sont capables d’inventer des outils lorsque cela est nécessaire. Ensuite parce que la grande majorité des humains n’inventent rien, ils reproduisent ce qui se faisait avant eux. En fait, les créateurs sont souvent mal vus et vivent des difficultés : combien de peintres, de philosophes, de savants ont été traités de fous ou de dangers publics, depuis Cézanne jusqu’à Pasteur en passant par Socrate? Ceci dit, nos sociétés assimilent finalement plusieurs changements et encouragent généralement les enfants à faire mieux que leurs parents.
Pas en Afrique. Ici on vise à faire aussi bien que son père. Prétendre à plus, demander davantage est perçu comme une révolte. De la même façon que nous avons été charpentier ou notaire de père en fils pendant des siècles (grosso modo du XIIIième au XIXième), en terre d’Afrique on refait ce que notre père a fait. La première vertu n’est pas l’inventivité mais l’obéissance, on ne veut pas des enfants imaginatifs mais sages et on ne cherche pas des employés proactifs mais soumis. Un directeur ne vous laissera pas rencontrer un de ses subordonnés en dehors de sa présence, il ne tiendra aucun compte des agendas de ceux-ci pour fixer une réunion et il pourra fort bien, d’ailleurs, annuler la réunion à la dernière minute sans pour autant s’excuser. Et ce même directeur ne saura aucun gré à son employé de proposer une solution nouvelle et plus efficace pour faire telle ou telle chose, bien au contraire; l’obéissance en vertu cardinale n’encourage en rien l’innovation.
Pour comprendre l’Afrique il faudra donc s’inscrire dans la tradition, respecter des usages de hiérarchie et de soumission qui nous sont devenus très étrangers en Amérique. Un peu trop peut-être d’ailleurs; le respect des ainés, le fait d’écouter et de porter attention à l’histoire et à l’expérience sont probablement trop négligés chez nous. Innover est excellent et nécessaire mais cela ne doit pas être confondu avec de simples effets de mode et avec une simple recherche du nouveau pour le nouveau. Autrement dit, bien des choses que l’on qualifie de nouvelles ne révolutionnent rien et ne sont pas des innovations. La vraie innovation bouleverse les habitudes et dérange avant d’être acceptée. Ceci dit, ici, la société n’accepte pas d’être dérangée et exerce une réelle pression sur chacun pour qu’il soit, d’abord, conforme en toute chose. Alors, pour travailler et vivre ici, il vous faut jouer le jeu de la conformité. C’est là la quatrième clé que j’avais à vous offrir pour comprendre l’Afrique et nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.

jeudi 23 octobre 2014

Retour au Congo: une troisième clé



La troisième clé qui peut aider à comprendre l’Afrique est encore liée à la dureté de la vie sur ce continent. Quoique, il faut finir par le préciser, tout le continent n’est pas semblable, loin de là. Je parlais hier au téléphone avec un ami tunisien et il me demandait comment ça allait en Afrique; je lui ai répondu qu’il le savait aussi bien que moi puisqu’il y était aussi. Il est partit à rire, bien sûr, mais, du même coup il a protesté qu’il est bien plus en Europe qu’en Afrique. Et c’est ma foi vrai. Les pays qui sont en contact avec la méditerranée, comme ceux qui se trouvent sous le tropique du capricorne, ont des climats bien plus variés et agréables que les autres pays du continent. En bref, l’Afrique dont je parle, celle qui est le berceau épineux de l’humanité, ce sont les régions du centre, de l’est et de l’ouest, celles qui correspondent à la plus grande partie de l’Afrique Noire.
Dans cette Afrique-là, nous l’avons vu, on ne bâtit pas trop sur un avenir éloigné, on n’avoue pas facilement ses faiblesses et, surtout, on ne partage pas spontanément son savoir. Et voilà ma troisième clé; le système initiatique.
Nos sociétés ont longtemps été fondées sur ce même mystère. Il y a des initiés qui ont eu accès à des connaissances à travers un processus long, souvent caché, parfois carrément mystérieux. Une fois ces connaissances acquises on ne les partage pas. En fait, dans le système initiatique, on n’a pas le droit de partager ses connaissances, elles sont réservées à ceux qui suivront à leur tour le processus et se plieront à toutes les règles secrètes. Ce type de mécanismes est à la base des sectes, des sociétés occultes, des lieux de pouvoir cachés. Même les grandes religions, comme le catholicisme, sont fondés sur ce système; les prêtres seuls avaient le droit de lire les textes sacrés et de les interpréter. Ils étaient des initiés qui ne partageaient pas leurs connaissances. Le protestantisme a ébranlé le secret mais il n’a été véritablement été levé que très récemment, avec Vatican II notamment.
En fait, c’est le siècle des lumières avec le travail des encyclopédistes, qui a changé nos sociétés et en a fait des cultures où le savoir se répand et se partage. On ne cache plus son savoir depuis 350 ans, on le montre et les revues scientifiques, la télévision, internet, en sont autant de manifestations.
Mais l’Afrique est demeurée une terre de culture orale et d’initiation. Alors, dans les administrations, nombreux sont ceux qui se donnent de l’importance en refusant de partager l’information, en faisant des mystères des choses les plus banales. Cela arrive aussi chez nous mais c’est une triste exception qui relève de la pathologie administrative. Ici, c’est la norme, c’est la coutume et cela ralentit et complique tout.