mercredi 22 avril 2015

Corruption-2




La corruption, nous l’avons vu, ne limite pas ses dégâts à une perte d’argent, loin de là. Elle donne un sentiment d’iniquité, elle démobilise le travailleur honnête, elle fait perdre le respect des organisations et des instances qui sont censées réguler notre bien commun. La corruption, en effet, ne peut exister que lorsque le silence, complice ou lâche, est assez généralisé dans les organisations pour la laisser exister. La découverte d’un cas de corruption ébranle donc la confiance des citoyens face à toute l’organisation, chacun sachant que le corrompu ne peut pas avoir agi sans la complaisance de ses collègues. Le pire, c’est quand le premier responsable de l’organisation nie toute responsabilité en disant n’avoir jamais été au courant; la nature même de son travail est pourtant d’être au courant de tout dans son organisation et de s’assurer que celle-ci fonctionne bien. Lorsque cela se produit, lorsque l’organisation et ses responsables poursuivent impunément leur carrière après avoir éliminé un ou deux éléments à qui on fait porter toute la faute, le public n’est pas dupe, il devient simplement amer et critique.
Actuellement on en est à l’adoption massive, dans le privé comme dans le public, de code de déontologie et de politique de transparence. Malheureusement, dans bien des cas, il ne s’agit là que de moyens pour protéger les patrons qui pourront s’aveugler volontairement puis prétendre, si leur organisation se retrouve avec un cas de corruption, dire qu’ils avaient pris des mesures pour l’éviter. C’est là une attitude aussi ridicule que celle d’un État qui adopterait des lois mais n’aurait aucune police pour les faire respecter. La règle ou la loi n’a jamais empêché les criminels d’agir. C’est l’application, le suivi, et surtout  leur respect exemplaire par les autorités elles-mêmes, qui font que les règles et les lois prennent du sens. Vous aurez beau imposer des formations à l’éthique à tous les élus municipaux, et jeter ainsi l’argent par les fenêtres, vous ne formerez pas ceux d’entre eux qui ont une âme de bandit à devenir honnêtes! La vraie lutte à la corruption doit être permanente et consister, d’abord, dans l’appui inconditionnel de la société à ceux et celles qui refusent de s’aveugler.
Nous en sommes bien loin. Quand quelqu’un tente de signaler une situation de corruption il est le plus souvent perçu, et traiter, comme un trouble-fête pour ne pas dire un fauteur de troubles. C’est lui qui est considéré comme une menace à l’organisation, comme une cause possible de scandale. Tant que la corruption est cachée elle est tolérable, dirait-on. C’est comme si l’inceste ou la violence familiale étaient acceptables quand ils sont cachés, que l’objet de scandale ne soit pas l’abuseur mais l’abusé. Cela a été malheureusement vrai. Combien d’abus sexuels ont été ainsi cachés, au sein d’une communauté religieuse, d’un village ou d’une famille? Là aussi on a préféré regarder ailleurs, pendant des siècles. Ce n’est que lorsqu’on libère la victime du poids de l’accusation que l’on commence à réduire de tels crimes.
Il est grand temps que l’on libère les témoins de la corruption de leur statut de messagers, sur lesquels on s’obstine encore à tirer.

mercredi 8 avril 2015

Corruption




Vendredi dernier nous étions au restaurant avec des connaissances d’origine européenne. La conversation a déviée vers la corruption. Nous ne nous y sommes pas attardé, nos vues étaient diamétralement opposées et cela allait gâcher la soirée.
Je travaille en gouvernance, c’est dire que je cherche notamment à accroitre la transparence des systèmes pour en accroitre l’équité et assurer, à terme, qu’ils existent pour les fins qu’ils poursuivent. Et qu’ils le font avec efficience, au meilleur coût possible. Nos hôtes travaillent dans la construction. Ais-je besoin dans dire plus? Mais, surtout, ils sont européens et viennent d’un pays régulièrement marqué par des «affaires» ou des millions d’euros disparaissent dans les caisses secrètes des partis politiques et dans les poches des élus, lesquels d’ailleurs cumulent les fonctions et sont joyeusement maire et député ou sénateur et président de région. Il est difficile de critiquer la corruption chez les autres quand elle est endémique chez soi.
Ceci dit, le Canada n’est pas exempt de corruption, loin de là. Nous avons la spécialité, particulièrement au Québec, de fermer les yeux devant la corruption. Puis, quand on fait une commission comme la commission Charbonneau, on fait semblant de tomber des nues. C’est à qui déchire sa chemise avec le plus de conviction alors qu’à peu près n’importe qui, choisi dans la rue au hasard, vous aurait dit qu’il y avait de la magouille dans les dons politiques. Et nous n’avons pas fait tout le ménage, loin de là. À ma connaissance il n’y a pas que les firmes d’ingénieurs qui veulent des contrats gouvernementaux.
Le premier problème, avec la corruption, c’est qu’elle entraine le silence. Un silence tantôt complice, tantôt lâche. Chez nous nous sommes plutôt du côté lâche, ailleurs plutôt du côté complice. Le résultat demeure le même, la corruption est présente. À un moindre degré au Canada me direz-vous? Certes, mais toute corruption est néfaste.
Le mot même de corruption indique la gravité de la maladie. La corruption est une pourriture (le corrompu aussi, de même que le corrupteur). La pomme pourrie pourrit le panier, le streptocoque du groupe A se multiplie dans la plaie et vous emporte la jambe, ou la vie. En fait, les dommages de la corruption sont énormes et vont bien au-delà des sommes volées.
Un inspecteur municipal accepte cent dollars au coin d’un chantier non déclaré pour ne pas voir qu’on installe une nouvelle fenêtre (très jolie par ailleurs) sans permis. La fenêtre est jolie, le permis aurait coûté environ cent dollars aussi, alors où est le dommage? La municipalité a perdu cent dollars, quelle importance sur deux milliards?
En fait, le citoyen a perdu tout respect pour l’inspecteur, pour les inspecteurs. Pour sa part, l’inspecteur vient d’améliorer son revenu sans travail et commence à perdre à la fois le sens du travail et le sens de l’argent. Les collègues, quand ils s’en doutent, perdent le sentiment de l’équité, envers les citoyens et entre eux, certains montrant qu’il est plus payant de ne pas appliquer la réglementation que de l’appliquer. Les voisins, s’ils s’en doutent aussi, perdent également le sentiment d’équité puisque celui qui peut payer peut obtenir des choses plus facilement. Et la corruption, exactement comme le streptocoque du groupe A, se multiplie, s’étend, et emporte une municipalité, un ministère, une société.

mercredi 25 mars 2015

Retards




Une vielle plaisanterie, ou plutôt une réplique tellement répétée qu’elle en est usée à la corde, porte sur ce blanc qui dit à un africain qu’il est en retard et qui se fait répondre «Mais monsieur, si vous vous avez la montre, nous nous avons le temps».
Malheureusement la plaisanterie porte sur une réalité qui ne change pas, sauf durant de brèves périodes, dans un pays ou dans un autre. Il arrive en effet parfois, comme ici à la fin des années soixante-dix, qu’un état sous l’égide d’un chef visionnaire décide de faire respecter les horaires de travail et que cela fonctionne. Mais, le reste du temps et sur le reste du continent, la norme est le retard. On est en retard à cause de la pluie, pour une course à faire, pour une panne, pour une autre réunion. On est surtout en retard d’une heure, d’une heure et demie. La ponctualité est l’exception, l’anormalité, la bizarrerie.
Lors d’une rencontre il y a quelques semaines nous avons commencé une heure et vingt en retard. Nous étions douze autour de la table. Cela représentait donc seize heures de travail effectif perdu soit deux jours. J’ai demandé à mes partenaires quel était le prix de ces retards accumulés. Après quelques secondes d’incompréhension nous nous sommes mis à bâtir un estimé du coût des retards dans un pays comme le Congo.
Au Canada, comme dans tous les pays industrialisés, on estime chaque année le cout de l’absentéisme au travail en valeur absolue et en pourcentage du Produit National Brut. Et cela représente quelques milliards de dollars même si nous avons le culte de la ponctualité. Or, les retards sont à bien des titres pires que les absences. Quand un employé est absent sa tâche est reportée ou confiée à quelqu’un d’autre. Mais quand un employé est en retard, surtout à une réunion, il empêche d’autres de travailler et il multiplie les effets de son retard. Ainsi, sur une groupe de douze, le premier arrivé attend, le second aussi, le troisième de même; ce n’est qu’au septième que l’on va envisager de commencer. Tous ces retards se cumulent et forment une perte de temps travaillé plus importante.
Au Congo le retard est la norme. Vous pouvez facilement estimer qu’il représente une heure par travailleur et par jour soit quinze pour cent de la force de travail du pays. Comme le pays est très peu industrialisé, très peu informatisé, la production est en lien direct avec la capacité de production des individus sans être réellement multipliée par des machines. Bref, c’est quinze pour cent du produit national brut qui s’envole, même pas en fumée, simplement dans le néant du retard. C’est la différence entre être un pays en développement et un pays émergent, la différence entre chercher à se développer et l’être vraiment.
Qu’est-ce qui m’a donné l’idée de traiter de ce sujet, bien délicat et qui pourrait vexer certains? Simplement que je risquais d’être en retard pour mon article. Culturellement, j’en suis incapable et je souhaite de tout cœur à mes partenaires de développer eux-aussi ce trait culturel.