mardi 2 juin 2015

(Mal)Heureusement, le ridicule ne tue pas




J’avais prévu vous entretenir des drones et des questions éthiques que leur usage soulève, en soulignant du même coup que, dans le cas de leur usage militaire, je trouvais leur utilisation plus efficace et plus morale, à tous égards, que celle des armes conventionnelles; tant qu’à tuer, autant tenter de tuer les vrais responsables des guerres plutôt que ceux qu’ils envoient à la mort. On appelle cela assassinats ciblés, moi j’appelle cela ramassage des ordures (je cesse d’être poli devant des gens qui n’ont comme projet pour autrui que leur mort, leur avilissement ou leur souffrance).
Mais, voilà qu’arrive le scandale de la FIFA. Dans un premier temps je ne change pas de sujet puisque je vous ai déjà entretenu de la corruption; que des organismes comme la FIFA, ou toute autre organisation qui s’est arrogée le pouvoir d’attribuer un événement touristique majeur à telle ou telle ville à telle ou telle date, soit un lieu de corruption il n’y a là rien d’étonnant. Rien pour écrire à sa mère, seulement un scandale de base, prévisible de par la fonction même de l’organisation.
Pourtant, voilà que Blatter persiste. Non seulement il persiste mais il accuse en retour! Il a dirigé pendant 17 ans une organisation et celle-ci se trouve mêlée à un scandale de corruption. La moindre des choses serait de manifester son inquiétude, son souci de corriger les choses, sa préoccupation face à la situation et l’admission de ses propres défaillances. En effet, comment peut-on prétendre diriger et, du même coup, affirmer qu’il n’est pas possible de tout contrôler ou, tout au moins, ne pas affirmer que l’on va tout faire pour assurer un meilleur contrôle? Il se fait réélire, il veut encore diriger, mais ne veut assumer aucune des responsabilités de ce que veut dire diriger. Voilà un monsieur qui veut le champagne, les beaux hôtels et les séjours à l’étranger mais qui ne veut rien savoir de faire son travail. 
Loin de s’interroger sur ses défaillances, M. Blatter reprend le discours d’un ministre de Poutine et fabule sur un complot étatsunien. Il est évident que la plus grande démocratie du monde, où le baseball, le football américain, le basketball, le hockey sont de loin plus populaires et plus riches que ce sport mineur qu’y est le soccer, a brusquement décidé de s’attaquer à la FIFA, dont elle n’a rien à faire par ailleurs, que dans le but de critiquer la Russie. Ainsi, loin d’examiner son organisation, loin de se dissocier des personnes accusées de corruption, M. Blatter se vautre dans le ridicule et dans les théories conspirationistes les plus sottes qui soient.
Si ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est au moins de l’aveuglement volontaire, de la sottise, et de l’incompétence. N’allez plus au foot tant que ce monsieur est en poste car, autrement, vous contribuez à son salaire et vous payez son champagne. Et vous le rejoignez dans le ridicule.
P.S. La réalité vient de rattraper Blatter. Il démissionne. Cela ne veut pas dire que le ménage est fait, ni qu’il ne doit pas être fait ailleurs, dans d’autres instances comparables. Mais, au moins, voilà un cas de réglé.



mardi 19 mai 2015

L’automobile



Pourquoi traiter de l’automobile alors que je suis en Afrique? N’y a-t-il pas sujets plus éloignés l’un de l’autre? Détrompez-vous.
Je pourrais d’abord vous dire que les autos sont les verroteries d’aujourd’hui. Autrefois l’explorateur, puis le colon, trainait avec lui des miroirs, des bijoux de verre, bref des petites choses brillantes et rares; il entrait en relation avec les décideurs, chefs de village, chefs de tribu ou roi élu en leur présentant en masse de tels objets. Aujourd’hui il n’y a pas un projet d’appui qui ne comprend pas au moins un véhicule, de préférence un 4x4. Les décideurs les exhibent de la même manière que leurs prédécesseurs, il y a trois cent ans, montraient leurs parures de verre.
Je pourrais ensuite vous entretenir de vos autos usagées qui se retrouvent ici en masse comme nos anciens autobus scolaires se retrouvent dans les Caraïbes. Tous les taxis sont des Toyota d’une quinzaine d’années, repeints en vert (à Brazzaville; ils sont bleus à Pointe-Noire, rouges à Owendo ou à Dolisie et changent ainsi de couleur selon la ville). Les rues sont envahies de vos anciens achats qui viennent finir leurs jours sous le soleil de l’équateur.
Je pourrais encore vous signaler les pénuries de carburant qui affecte régulièrement Brazzaville, capitale d’un pays producteur de pétrole. Les files interminables de voitures, dont quatre-vingt pourcent de taxis, encombrent les avenues à proximité des stations d’essence. Depuis janvier ce doit être la huitième période de pénurie environ.
Je vais plutôt vous parler des humains. En Haïti, dans une société parfois violente ou les gens sont volontiers méfiants les uns envers les autres, l’automobile crée une transformation surprenante; les conducteurs sont polis, se cèdent aimablement la route et n’utilisent leur klaxon que pour se dire des choses gentilles comme «Après vous mon cher». Le fait d’être au volant exalte toute la noblesse qui réside dans l’âme haïtienne. Mais, au Congo, c’est le contraire qui se produit. Les congolais sont affables, polis jusqu’à en être des fois pointilleux. Ici, les liens familiaux et sociaux sont extrêmement importants et on fait tout pour les préserver. Sauf en auto. Au volant le congolais ne connait plus ni frère ni mère, ni calme ni politesse. Lui, si volontiers en retard à tous ses rendez-vous, est pris d’une folie de vitesse et d’impatience. Il klaxonne avec méchanceté, pas seulement pour passer mais pour critiquer, réprimander, agresser. Il accélère au mépris de la vie des piétons, de ses passagers, de la sienne propre. Conduire le rend fou, au point que je soupçonne qu’un fétiche en forme d’automobile ensanglantée est enterré quelque part, pour jeter un sort funeste aux automobilistes congolais. Fétiche ou pas, le résultat est là; la route tue et estropie de plus en plus de congolais et est devenu, en quelques années, un problème majeur de santé publique. Comme quoi, notre relation avec ces drôles de machines a souvent un aspect tordu, faisant ressortir parfois notre orgueil, parfois nos rancœurs et bien rarement, malheureusement, notre amabilité.


vendredi 8 mai 2015

Lettre ouverte à Omar Khadr



Lettre ouverte à Omar Khadr[1]
Omar, tu me permettras de t’appeler Omar car je pourrais être ton père, je te présente mes excuses. Pas seulement les miennes d’ailleurs, celles de tous les canadiens, qu’ils le veuillent ou non. Le gouvernement canadien t’as non seulement abandonné mais a participé à ta condamnation et s’entête encore à vouloir la faire appliquer jusqu’au bout alors même qu’elle est immorale selon le droit canadien, selon le droit américain et selon le droit international; il a fallu un tour de passe-passe du droit militaire américain pour justifier le mal qui t’as été fait. Notre gouvernement, que nous avons élu, est responsable et nous sommes donc responsables. Car notre vote les a mis au pouvoir, même en votant contre eux ou en nous abstenant de voter, et nous sommes coupables avec eux.
Excuse-moi. Excuse-nous.
Tu as maintenant presque le droit d’être libre, avec un bracelet électronique sur le corps, avec les services de renseignement sur le dos et avec les conservateurs à tes trousses. Mais aussi avec des centaines de milliers de gens qui appuient ta cause depuis le début. Va les voir. Va leur parler. Écris. Raconte. Raconte-nous ce qu’est d’être blessé dans une guerre qui nous est imposée par des gens qui sont censés nous aimer. Raconte-nous ce que c’est que d’être arrêté et mis au secret alors que l’on a quinze ans. Raconte-nous ce que c’est que les interrogatoires interminables que l’on doit subir. Raconte-nous une adolescence derrière les barreaux plutôt que devant les filles, la télé et les profs ennuyeux (dans cet ordre!). Raconte-nous ce que c’est que d’être enfoncé par le gouvernement qui devrait nous aider, qui devrait croire au Canada et en ses citoyens.
Tu as une histoire dans la tête. Cela pourrait être une histoire de haine, de rancune et de colère. Mais cela peut aussi être une histoire d’ouverture, d’exemplarité, de valeurs humaines. Fais éclater cette histoire-là. Montre à tous que l’on peut grandir droit dans les conditions les plus difficiles. Humilie ceux qui t’ont humilié en racontant ton histoire.
Aide nous à devenir meilleurs. Explique-nous. Réfléchis à ce qui est le plus important, à la manière de le dire et raconte-le-nous. Prend la route et la parole Omar. Nous avons besoin d'entendre ta vérité.



[1] Omar Khadr est un jeune canadien de Toronto embarqué pas sa famille en Afghanistan alors qu’il était mineur. Enfant soldat il y sera arrêté par les forces états-uniennes et détenu à Guantanamo. Le gouvernement canadien, loin de l’aider, a appuyé la parodie de justice qui lui fut appliquée par les tribunaux militaires des USA. Il vient enfin d’obtenir, malgré l’opposition du gouvernement ultra conservateur de Stephen Harper, sa libération conditionnelle. Il a passé près de la moitié de sa jeune vie dans des prisons de haute sécurité.