J'ai été très absent ici, étant très présent ailleurs. Le travail en Haïti s'est enchaîné, le tremblement de terre du 12 janvier est survenu. Même si j'ai écrit et publié des textes ailleurs j'ai négligé de le faire ici. Je vais tenter de reprendre un peu nos habitudes.
Voici, pour recommencer, un texte datant d'il y a quelques semaines.
Retourner
Béthanie, mercredi le 10 février, 6h30.
Autour de la maison c’est la quiétude complète, celle de l’hiver qui est encore plus profonde que celle de l’été. À part les traces du renard dans la neige sous mes fenêtres, à part les folles envolées d’un groupe d’oiseaux gourmands qui se précipitent sur les dernières grappes du vinaigrier, il n’y a que les bruits tranquilles du feu de bois dans la cheminée, que la force apaisante d’une demeure solide et habitée, riche de souvenirs familiaux.
Demain, à cette heure, je serai dans l’avion pour Miami avec plus de 160 kilos de bagages. Je retourne à Port-au-Prince avec des tentes, de l’argent, du chasse-moustiques, des médicaments. Il n’est pas évident de trouver sept tentes au mois de février, encore moins évident de trouver près de deux litres de chasse-moustiques. Ce qui m’étonne encore c’est l’absence de réaction des caissières. Au magasin où j’ai enfin trouvé les abris de toile que je cherchais, la caissière a tout de même fait le commentaire que je profitais bien de la vente des produits hors saison ; mais à la pharmacie sa collègue ne s’est pas interrogée deux secondes sur ce qui pouvait me motiver, alors qu’il fait moins dix, à acheter huit bouteilles de 240 ml chacune de produit contre les insectes piqueurs.
En fait, parmi les nouveaux dangers qui guettent la population de Port-au-Prince il y a le paludisme et la fièvre dengue. Les moustiques nocturnes peuvent transmettre la malaria, ou paludisme, maladie contre laquelle nous disposons maintenant de plusieurs traitements. Mais les moustiques diurnes, eux, sont parfois transmetteurs de la dengue, dont il existe plusieurs variétés et contre laquelle nous n’avons pour ainsi dire pas de moyens médicaux. Il faut déjà être prudent en temps normal durant la période des pluies et se protéger avec un répulsif le jour et avec une moustiquaire la nuit. Avec les ruines qui occupent actuellement une grande partie de la ville, les mares et les flaques d’eau croupie vont être nombreuses, ce qui va favoriser l’explosion de la population de moustiques.
Demain je serai donc en route. Montréal Miami, puis Miami Santo Domingo, puis, par un moyen ou par un autre, Santo-Domingo Port-au-Prince en espérant arriver vendredi dans la journée. J’irai alors à nos bureaux où se regroupe notre personnel haïtien dont la grande majorité a perdu leur maison le 12 janvier. Et j’aurai avec moi des choses qui n’ont rien de spectaculaire mais qui sont essentielles.
Depuis le séisme il y a bien des bonnes volontés mais trop souvent désorganisées et parfois davantage publicitaires qu’utiles. Bien sûr il y a des blessés à soigner et transporter une équipe médicale peut se justifier. Et puis cela fait de belles photos, de beaux reportages, de belles images. Mais on devient plus sceptique quand on sait que les grandes agences mondiales sont déjà sur place, que certains groupes interviennent sans même une autorisation de notre ambassade et sans connaître ni le pays ni ses besoins.
Des tentes, des toilettes chimiques, du savon, du purificateur d’eau, du chasse-moustique, du papier de toilette et des serviettes hygiéniques. Il n’y a rien là de bien excitant pour des journalistes ; personne ne se fera photographier près de toilettes de chantier. Et pourtant ces besoins sont criants. Oui, il y a près de 250 000 morts, oui il y a des milliers de mutilés et de blessés. Mais il y a aussi un million de sans-abri, et les blessés et les mutilés en font partie. C’est magnifique d’opérer quelqu’un mais c’est inutile s’il doit mourir de la dengue trois semaines plus tard parce que personne ne veut s’occuper des toilettes, tellement moins glorieuses que les tables d’opération.
La santé publique n’est pas qu’une affaire de médecins, surtout pas qu’une affaire de chirurgien. Les égouts ont probablement fait davantage pour notre santé collective que les progrès de la chirurgie. Et il faut bien que quelqu’un s’en préoccupe.
Les chiffres sont énormes et on oublie leur valeur. Imaginez toute la population de l’île de Montréal morte, blessée ou sans-abri. Imaginez que vous deviez enterrer cinq fois tous les habitants de Granby, et que vous deviez en loger vingt fois plus. Hommes, femmes, enfants.
Demain je retourne avec des tentes et du chasse-moustique parce qu’il faut bien que ce soit fait. Au moins pour ceux et celles dont je suis responsable, pour ceux avec qui je travaille depuis 2008 et qui sont, avec leur famille, à la rue.
Bernard Demers
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire