La première fois que je l’ai
rencontré il m’a dit qu’il était un néver. À moi de comprendre, en entendant
cela s’il voulait dire qu’il était un nez vert, improbable membre d’une tribu
perdue tout aussi improbable, ou un nez vers, désignation étonnante pour un
pisteur de grand talent capable de retrouver son gibier à l’odeur. À moins que
cela veuille simplement dire qu’il est né vers, le vers ne désignant pas un
lieu comme dans «je suis né vers Granby» mais une date comme dans «je suis né
vers 1955». ET, bien sûr, c’est cette dernière hypothèse qui est la bonne.
Il y a beaucoup de nés vers en
Afrique Noire, particulièrement chez les plus de quarante ans. En fait, dans
bien des régions du monde encore, les nés vers sont légion. C’est un phénomène
qui nous est particulièrement étranger puisque nous sommes un des très rares
peuples au monde, peut-être le seul en
fait, à pouvoir remonter ses ancêtres sur quelques quatre siècles. Chez nous
l’état civil existe depuis les débuts de notre société. Ce n’est pas le cas
ailleurs. Dans les deux grandes difficultés qu’affrontent plusieurs pays il y a
l’absence d’état civil et l’absence de registre foncier. Qui est citoyen, qui
possède quoi, voilà des éléments essentiels pour les sociétés complexes
actuelles. Quand ces outils font défaut les choses sont beaucoup plus
compliquées.
Mon ami «néver» ne pouvait pas
aller à l’école puisqu’il n’avait pas d’existence légale. Il a réussi, enfant,
à se faire faire un acte de naissance, en payant ce qui était pour lui une
fortune. Comme il était orphelin c’est en parlant avec les gens du village
qu’il a su qu’il était né avant la récolte du mil, l’année d’après la naissance
d’untel, lui-même étant né après l’élection. Aujourd’hui il a un passeport avec
une année, un mois, un jour de naissance. Mais ces renseignements sont en fait
ceux qu’il a fait écrire, à 6 ans, sur un formulaire qui lui a donné accès à
l’école.
Les enfants dont la naissance
n’est pas enregistrée n’existent pas même s’ils sont encore des millions.
Certains d’entre eux sont cachés par leurs parents, pour les protéger de
risques réels ou fictifs. Ainsi, en Haïti, un enfant pouvait être amené à
l’hôpital chaque fois sous un nom différent, par crainte d’un mauvais sort; le
résultat, cependant, est qu’il est impossible d’assurer un suivi médical. Mais,
le plus souvent, les enfants ne sont pas déclarés simplement parce qu’il n’y a
pas de bureau d’état civil dans la zone, ou parce que le taux de mortalité est
si élevé que l’on attend qu’ils soient plus vieux. Ceci étant, ce sont des
proies encore plus facile pour les trafiquants, les esclavagistes, les
proxénètes, les chefs de guerre, les fous de dieu.
Le seul avantage de ne pas
connaître sa date de naissance avec exactitude c’est de pouvoir célébrer son
anniversaire n’importe quel jour, en toute bonne foi. Et mon ami ne s’en prive
pas.
1 commentaire:
Intéressant!
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