jeudi 11 septembre 2014

LES NÉVERS




La première fois que je l’ai rencontré il m’a dit qu’il était un néver. À moi de comprendre, en entendant cela s’il voulait dire qu’il était un nez vert, improbable membre d’une tribu perdue tout aussi improbable, ou un nez vers, désignation étonnante pour un pisteur de grand talent capable de retrouver son gibier à l’odeur. À moins que cela veuille simplement dire qu’il est né vers, le vers ne désignant pas un lieu comme dans «je suis né vers Granby» mais une date comme dans «je suis né vers 1955». ET, bien sûr, c’est cette dernière hypothèse qui est la bonne.
Il y a beaucoup de nés vers en Afrique Noire, particulièrement chez les plus de quarante ans. En fait, dans bien des régions du monde encore, les nés vers sont légion. C’est un phénomène qui nous est particulièrement étranger puisque nous sommes un des très rares peuples  au monde, peut-être le seul en fait, à pouvoir remonter ses ancêtres sur quelques quatre siècles. Chez nous l’état civil existe depuis les débuts de notre société. Ce n’est pas le cas ailleurs. Dans les deux grandes difficultés qu’affrontent plusieurs pays il y a l’absence d’état civil et l’absence de registre foncier. Qui est citoyen, qui possède quoi, voilà des éléments essentiels pour les sociétés complexes actuelles. Quand ces outils font défaut les choses sont beaucoup plus compliquées.
Mon ami «néver» ne pouvait pas aller à l’école puisqu’il n’avait pas d’existence légale. Il a réussi, enfant, à se faire faire un acte de naissance, en payant ce qui était pour lui une fortune. Comme il était orphelin c’est en parlant avec les gens du village qu’il a su qu’il était né avant la récolte du mil, l’année d’après la naissance d’untel, lui-même étant né après l’élection. Aujourd’hui il a un passeport avec une année, un mois, un jour de naissance. Mais ces renseignements sont en fait ceux qu’il a fait écrire, à 6 ans, sur un formulaire qui lui a donné accès à l’école.
Les enfants dont la naissance n’est pas enregistrée n’existent pas même s’ils sont encore des millions. Certains d’entre eux sont cachés par leurs parents, pour les protéger de risques réels ou fictifs. Ainsi, en Haïti, un enfant pouvait être amené à l’hôpital chaque fois sous un nom différent, par crainte d’un mauvais sort; le résultat, cependant, est qu’il est impossible d’assurer un suivi médical. Mais, le plus souvent, les enfants ne sont pas déclarés simplement parce qu’il n’y a pas de bureau d’état civil dans la zone, ou parce que le taux de mortalité est si élevé que l’on attend qu’ils soient plus vieux. Ceci étant, ce sont des proies encore plus facile pour les trafiquants, les esclavagistes, les proxénètes, les chefs de guerre, les fous de dieu.
Le seul avantage de ne pas connaître sa date de naissance avec exactitude c’est de pouvoir célébrer son anniversaire n’importe quel jour, en toute bonne foi. Et mon ami ne s’en prive pas.

lundi 1 septembre 2014

l'Ebola



Il y a des mots qui frappent l’imagination, qui sont suffisants pour entrainer la crainte à leur simple évocation. Il en est ainsi de Peste, Sida et, aujourd’hui d’Ebola.
Dans tous ces cas ce qui nous inquiète c’est le taux de mortalité effrayant qui est associé à la maladie concernée. Il y a aussi le poids des images; anciennes comme celles de la peste qui a ravagé à plusieurs reprises l’Europe et l’Asie; plus récentes, comme celles du sida qui a tué tant de jeunes hommes en Amérique et qui tue encore tant de jeunes femmes, d’hommes et d’enfants en Afrique; actuelles, comme celles de ces villages ravagés et de ces corps ensanglantés au Libéria et chez ses voisins. Or, Ebola est une fièvre hémorragique dont les manifestations peuvent être spectaculaires : la vision, tantôt des victimes et tantôt des soignants, avec masque, lunette, gants, tenue isolante complète, renforce la peur. En un sens, c’est une bonne chose puisque cela peut motiver les populations à la prudence. En un autre sens, c’est une mauvaise chose puisque cela peut favoriser la panique. Le meilleur moyen de réagir, pour les autorités, est donc de donner l’information la plus précise possible pour que les citoyens connaissent la menace, sachent comment la réduire et se mobilisent pour ce faire.
Car si Ebola est des plus mortelles, elle est aussi peu contagieuse. Il faut un contact direct avec les sécrétions corporelles (salive, sang, sueur, etc) d’un malade pour être infecté. Il y a donc moyen de se protéger, d’autant plus que les symptômes doivent être présents pour que la maladie soit transmissible (pas de porteur sain ou de porteur latent comme dans d’autres maladies).
Quand j’ai quitté le Canada pour venir travailler ici, plusieurs amis et connaissances m’ont parlé de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Mais, si vous regardez sur une carte du monde, vous verrez que le Congo-Brazzaville est bien loin du Libéria. Certes il est plus près du Nigéria, où il y a eu des cas à Lagos. Mais, dans les faits, il n’est pas vraiment plus près  du Libéria que ne l’est Montréal; avec les transports actuels, tout est près de tout. La différence, bien sûr, est qu’au Canada un cas serait tout de suite isolé et traité, ce qui n’est pas forcément la situation de nombreux pays africains, dont le Congo. Cela rend mon travail ici encore plus nécessaire puisqu’il consiste à renforcer la formation paramédicale.
Devant toute menace, quelle qu’en soit la nature, il faut d’abord s’informer et partager l’information en s’assurant de son sérieux; les réseaux sociaux peuvent être catastrophiques en reportant des rumeurs, des informations partielles ou erronées. Il faut plusieurs sources avant de confirmer un risque et il faut par la suite un bon esprit critique pour savoir comment agir. Le drame d’Ebola, actuellement, ce n’est pas tant le virus lui-même que l’ignorance et la peur. Il en va de même pour bien des choses, pas seulement pour les maladies.

mercredi 20 août 2014

Brazzaville



« Brazzaville? C’est quoi ça? Un pays? » me dit la douanière d’un ton rogue. Je précise que je reviens de Brazzaville, la capitale de la République du Congo, bref, que je reviens du Congo-Brazzaville.
C’était il y a trois ou quatre semaines, à mon retour de la mission d’arrimage du projet pour lequel je suis maintenant installé à Brazzaville. Tout près de mon appartement il y a le fleuve, le Congo, plus  large que le Saint-Laurent à la hauteur de Montréal. Et, en face, ce n’est pas Brossard mais Kinshasa, la capitale de l’autre Congo, la République Démocratique du Congo, le Congo-Kinshasa, si vous préférez. Bref, il y a deux Congo comme il y a eu deux Allemagne .
On dit aussi des fois le grand Congo et le petit Congo, ou bien l’ancien Congo belge et l’ancien Congo français  mais on peut aussi parler du Congo et du Zaïre. Bref, rien pour vous simplifier la vie si vous ne connaissez pas trop l’histoire contemporaine de l’Afrique.
Géographiquement, je suis en Afrique Centrale,  juste sous la grosse bosse à l’Ouest de l‘Afrique, un peu sous l’équateur, donc plus près du tropique du Capricorne que du tropique du Cancer. Je suis aussi à l’intérieur des terres, à l’Ouest du fleuve Congo et de la République Démocratique du Congo, alias l’ancien Congo belge, alias l’ancien Zaïre. Ici d’ailleurs, nous sommes entre congolais, les autres étant des zaïrois.  Si vous regardez une carte, à gauche c’est mon Congo, à droite c’est l’autre.
Ceci dit, que vous soyez d’un côté ou de l’autre du Congo (le fleuve), vous êtes juste sous l’équateur; le soleil se lève et se couche presque à la même heure toute l’année, aux environs de 6 heures le matin et le soir. Il se couche vite, la courbe de la terre supprimant les longs couchers de soleil dont nous sommes familiers. La nuit, les constellations dans le ciel ne sont pas les mêmes que chez nous. Et, pour ce qui est de la température, elle varie de 20 à 40 degrés selon le temps de l’année. Avec l’humidité, en saison des  pluies, vous changez de linge deux fois dans la journée et vous regrettez la neige. C’est peut-être pour ça qu’il n’y a pas d’ambassade du Canada. Il y en a bien une à Kinshasa, dans l’autre Congo, mais pas ici. À moins, simplement, que certains n’aient pas encore compris qu’il y a deux Congo, bien différents l’un de l’autre.
Tout cela pour dire que c’est d’ici, de Brazzaville au Congo, que je vais vous écrire au cours des prochains mois.

mardi 17 juin 2014

Pour un peu d'égalité sociale

La majorité des canadiens et des québécois n'a pas de réel fond de pension en dehors des économies que chacun se constitue et des gains en capital (imposable) qu'il fait après 40 ans en vendant son commerce ou sa ferme quand il a la chance d'en avoir. Une minorité a de bons fonds de pension et une toute petite minorité en a d'excellents pour lesquels nous payons tous. Il y a plus de trente ans les fonctionnaires fédéraux ont vus leurs salaires gelés et leur fond de pension ajustés en conséquence. À la même époque les fonctionnaires provinciaux et le personnel des réseaux de l'éducation et de la santé a eu des baisses de salaire. Si bien qu'aujourd'hui ces personnes gagnent moins que leurs homologues du privé. Mais les fonctionnaires municipaux, eux, n'ont jamais subi de coupe, jamais participé à l'effort commun de redressement des finances publiques. Si bien qu'il gagnent aujourd'hui 35% de plus que tout le monde et ont des fonds de pension dans lesquels la seule chose qui manque ce sont les poignées en or sur leur cercueil. Et voilà qu’aujourd’hui on leur demande enfin un effort; pas de baisse de salaire, pas même de gel de salaire;, ils continuent (cols bleus, cols blancs, policiers municipaux, pompiers) à être payés largement plus que tous leurs concitoyens qui, eux, doivent payer des taxes importantes pour leur offrir ce luxe. Non, on leur demande juste de payer pour leur future retraite, juste de ne pas avoir une pleine indexation de leur fond de pension qui vaut facilement un million ou plus (par retraité! Quand vous recevez 50 000$ pendant 20 ans ça fait un million). Mais ils ne veulent même pas essayer de négocier, ne veulent même pas envisager un cadre législatif qui, quant à moi, arrive juste trente ans trop tard mais qui arrive enfin. Et ils manifestent devant l'hôtel de ville de Montréal en faisant un feu dans la rue. Si les étudiants, au printemps 2012, avaient fait ça ils auraient tous été arrêtés. Mais aujourd'hui les policiers sont parmi les manifestants. Curieusement, demain le 19 juin, plein de jeunes vont passer en cours municipale de Montréal pour avoir manifester en juin 2012. Et ceux qui témoigneront contre eux seront peut-être de ceux qui ont fait un feu aujourd'hui en pleine rue Notre-Dame.Cherchez l'erreur.