mardi 5 mai 2015

Corruption- suite et fin (enfin, diront certains)



Les citoyens ne se sentent pas toujours interpellés par la corruption. Après tout, pensent-ils, cela se joue entre bandits et ne les concerne pas directement eux. Le corrupteur paie le corrompu, en argent ou autrement, pour pouvoir faire quelque chose d’interdit. Comme bon citoyen je ne veux rien faire d’illicite, ou même d’incorrect, alors pourquoi me sentirais-je concerné?
En fait, la corruption ne porte pas que sur les actions interdites. Elle porte même le plus souvent sur des actions parfaitement permises. C’est en cela qu’elle est grave et qu’elle atteint tout le monde. Elle fausse le jeu et crée des classes différentes de citoyens, ceux qui respectent les règles et peuvent obtenir lentement et difficilement quelque chose et ceux qui respectent toutes les règles sauf une et qui obtiennent ainsi facilement et rapidement ce qu’ils veulent obtenir.
Répondre à un appel d’offres et l’emporter est évidemment parfaitement légal. Ce système est en place pour garantir l’équité de traitement entre les personnes, morales ou physiques, qui veulent obtenir le contrat. Nous nous situons, en théorie, dans une méritocratie où le plus capable est sélectionné. La corruption consiste à favoriser l’un des candidats selon d’autres critères que son mérite. Cela peut se faire par un versement d’argent, mais aussi par des cadeaux, des promesses de retour d’ascenseur, même par des menaces de rétorsion si le candidat voulu ne l’emporte pas.
Ce qui est vrai pour un appel d’offres est vrai pour une multitude de choses, en fait pour toutes les démarches administratives depuis l’obtention du permis de conduire jusqu’au fait de gagner un procès ou d’avoir enfin un rendez-vous avec un médecin spécialiste. Dès que vous avez une personne en situation de trancher en faveur ou en défaveur d’un citoyen vous avez une possibilité de corruption. Comme nos sociétés se complexifient, les démarches administratives sont de plus en plus nombreuses et les possibilités de corruption le sont aussi. Or, loin de simplifier les choses nous ajoutons règlements sur règlements, notamment des règlements sur la lutte à la corruption. Plus le système est complexe, plus il est difficile et long d’obtenir quelque chose de légal, plus il est tentant, parfois même indispensable, de l’obtenir en payant.
Un citoyen ordinaire se trouve aujourd’hui à devoir payer un comptable pour son impôt, un avocat pour la moindre petite cause, un ingénieur pour revoir sa fosse septique, un technicien en bâtiment pour demander un permis de rénovation, etc. Tant qu’à dépenser autant d’argent il est tentant de payer pour être assuré du succès de sa démarche. C’est ainsi que naissent les circuits de corruption dans lesquels, de connaissances en connaissances, on fait circuler les bons contacts, les cadeaux, les politesses. Du réseautage, conseillé dans toutes les écoles de gestion, à la corruption, vertueusement dénoncée dans toutes les écoles de gestion, la marge est souvent mince (les terrains de golf du monde entier peuvent en témoigner). En tous les cas, le réseautage nous sort certainement de la méritocratie et instaure une nouvelle forme de népotisme.
Les meilleurs moyens de lutter contre la corruption ne se trouvent pas dans les lois ou dans les règlements. Ils sont dans la simplification et dans la transparence des procédures pour qu’elles soient accessibles à tous. Bref, dans le contraire de ce que la majorité de nos gestionnaires publics, élus ou non élus mais toujours si bien ressautés, s’obstinent à faire.

mercredi 22 avril 2015

Corruption-2




La corruption, nous l’avons vu, ne limite pas ses dégâts à une perte d’argent, loin de là. Elle donne un sentiment d’iniquité, elle démobilise le travailleur honnête, elle fait perdre le respect des organisations et des instances qui sont censées réguler notre bien commun. La corruption, en effet, ne peut exister que lorsque le silence, complice ou lâche, est assez généralisé dans les organisations pour la laisser exister. La découverte d’un cas de corruption ébranle donc la confiance des citoyens face à toute l’organisation, chacun sachant que le corrompu ne peut pas avoir agi sans la complaisance de ses collègues. Le pire, c’est quand le premier responsable de l’organisation nie toute responsabilité en disant n’avoir jamais été au courant; la nature même de son travail est pourtant d’être au courant de tout dans son organisation et de s’assurer que celle-ci fonctionne bien. Lorsque cela se produit, lorsque l’organisation et ses responsables poursuivent impunément leur carrière après avoir éliminé un ou deux éléments à qui on fait porter toute la faute, le public n’est pas dupe, il devient simplement amer et critique.
Actuellement on en est à l’adoption massive, dans le privé comme dans le public, de code de déontologie et de politique de transparence. Malheureusement, dans bien des cas, il ne s’agit là que de moyens pour protéger les patrons qui pourront s’aveugler volontairement puis prétendre, si leur organisation se retrouve avec un cas de corruption, dire qu’ils avaient pris des mesures pour l’éviter. C’est là une attitude aussi ridicule que celle d’un État qui adopterait des lois mais n’aurait aucune police pour les faire respecter. La règle ou la loi n’a jamais empêché les criminels d’agir. C’est l’application, le suivi, et surtout  leur respect exemplaire par les autorités elles-mêmes, qui font que les règles et les lois prennent du sens. Vous aurez beau imposer des formations à l’éthique à tous les élus municipaux, et jeter ainsi l’argent par les fenêtres, vous ne formerez pas ceux d’entre eux qui ont une âme de bandit à devenir honnêtes! La vraie lutte à la corruption doit être permanente et consister, d’abord, dans l’appui inconditionnel de la société à ceux et celles qui refusent de s’aveugler.
Nous en sommes bien loin. Quand quelqu’un tente de signaler une situation de corruption il est le plus souvent perçu, et traiter, comme un trouble-fête pour ne pas dire un fauteur de troubles. C’est lui qui est considéré comme une menace à l’organisation, comme une cause possible de scandale. Tant que la corruption est cachée elle est tolérable, dirait-on. C’est comme si l’inceste ou la violence familiale étaient acceptables quand ils sont cachés, que l’objet de scandale ne soit pas l’abuseur mais l’abusé. Cela a été malheureusement vrai. Combien d’abus sexuels ont été ainsi cachés, au sein d’une communauté religieuse, d’un village ou d’une famille? Là aussi on a préféré regarder ailleurs, pendant des siècles. Ce n’est que lorsqu’on libère la victime du poids de l’accusation que l’on commence à réduire de tels crimes.
Il est grand temps que l’on libère les témoins de la corruption de leur statut de messagers, sur lesquels on s’obstine encore à tirer.

mercredi 8 avril 2015

Corruption




Vendredi dernier nous étions au restaurant avec des connaissances d’origine européenne. La conversation a déviée vers la corruption. Nous ne nous y sommes pas attardé, nos vues étaient diamétralement opposées et cela allait gâcher la soirée.
Je travaille en gouvernance, c’est dire que je cherche notamment à accroitre la transparence des systèmes pour en accroitre l’équité et assurer, à terme, qu’ils existent pour les fins qu’ils poursuivent. Et qu’ils le font avec efficience, au meilleur coût possible. Nos hôtes travaillent dans la construction. Ais-je besoin dans dire plus? Mais, surtout, ils sont européens et viennent d’un pays régulièrement marqué par des «affaires» ou des millions d’euros disparaissent dans les caisses secrètes des partis politiques et dans les poches des élus, lesquels d’ailleurs cumulent les fonctions et sont joyeusement maire et député ou sénateur et président de région. Il est difficile de critiquer la corruption chez les autres quand elle est endémique chez soi.
Ceci dit, le Canada n’est pas exempt de corruption, loin de là. Nous avons la spécialité, particulièrement au Québec, de fermer les yeux devant la corruption. Puis, quand on fait une commission comme la commission Charbonneau, on fait semblant de tomber des nues. C’est à qui déchire sa chemise avec le plus de conviction alors qu’à peu près n’importe qui, choisi dans la rue au hasard, vous aurait dit qu’il y avait de la magouille dans les dons politiques. Et nous n’avons pas fait tout le ménage, loin de là. À ma connaissance il n’y a pas que les firmes d’ingénieurs qui veulent des contrats gouvernementaux.
Le premier problème, avec la corruption, c’est qu’elle entraine le silence. Un silence tantôt complice, tantôt lâche. Chez nous nous sommes plutôt du côté lâche, ailleurs plutôt du côté complice. Le résultat demeure le même, la corruption est présente. À un moindre degré au Canada me direz-vous? Certes, mais toute corruption est néfaste.
Le mot même de corruption indique la gravité de la maladie. La corruption est une pourriture (le corrompu aussi, de même que le corrupteur). La pomme pourrie pourrit le panier, le streptocoque du groupe A se multiplie dans la plaie et vous emporte la jambe, ou la vie. En fait, les dommages de la corruption sont énormes et vont bien au-delà des sommes volées.
Un inspecteur municipal accepte cent dollars au coin d’un chantier non déclaré pour ne pas voir qu’on installe une nouvelle fenêtre (très jolie par ailleurs) sans permis. La fenêtre est jolie, le permis aurait coûté environ cent dollars aussi, alors où est le dommage? La municipalité a perdu cent dollars, quelle importance sur deux milliards?
En fait, le citoyen a perdu tout respect pour l’inspecteur, pour les inspecteurs. Pour sa part, l’inspecteur vient d’améliorer son revenu sans travail et commence à perdre à la fois le sens du travail et le sens de l’argent. Les collègues, quand ils s’en doutent, perdent le sentiment de l’équité, envers les citoyens et entre eux, certains montrant qu’il est plus payant de ne pas appliquer la réglementation que de l’appliquer. Les voisins, s’ils s’en doutent aussi, perdent également le sentiment d’équité puisque celui qui peut payer peut obtenir des choses plus facilement. Et la corruption, exactement comme le streptocoque du groupe A, se multiplie, s’étend, et emporte une municipalité, un ministère, une société.