mardi 24 février 2015

La deuxième veuve de mon oncle est décédée




Monsieur Guy, si vous vous en souvenez, est né au Congo de parents eurasien (le papa) et vietnamien (la maman) ayant la nationalité française. Mais ses parents ne sont pas les seuls membres de la famille à s’être finalement implantés au Congo à la suite de la perte de l’Indochine. Une sœur de sa mère a suivi la même route quelques années plus tard. Elle aussi a débarquée à Pointe-Noire, avec son mari eurasien, et s’est dirigée vers Brazzaville. La ressemblance entre les deux familles s’arrête toutefois là car, si la tante est bien arrivée à Brazzaville et y a vécu auprès de sa sœur, l’oncle s’est arrêté en route à Sibiti.
Il y a eu sept épouses et vingt-huit enfants. Aujourd’hui, si vous dites son nom de famille à haute voix à Sibiti il y a environ quatre cent personnes qui se tournent vers vous et qui disent «Oui, c’est à quel sujet?»
L’oncle polygame n’est pas une exception, loin de là. Ici les hommes ont couramment plusieurs femmes même si la loi prévoit la monogamie. On épouse une femme à la mairie, une autre à l’église, une autre encore de manière traditionnelle. Une fois l’habitude prise, pourquoi s’arrêter? Et les épouses cohabitent, un peu de gré, un peu de force.
Ma conjointe et moi-même ne nous scandalisons pas des pratiques des pays où nos missions nous appellent. Mais, cette fois, cette polygamie de fait, très répandue, nous posait un problème mathématique. Si tant d’hommes ont deux, trois ou quatre épouses, et cela de manière publique, comment cela se fait-il que l’on ne manque pas de femmes? Les trois quart des hommes devraient être célibataires, à ce rythme-là.
En fait, être époux c’est aussi automatiquement être père de tous les enfants nés de la femme qu’on épouse. On distingue le fait d’être géniteur du fait d’être père. Bref, vous pouvez avoir trois épouses et onze enfants, cela ne signifie pas que vous êtes le père génétique de ces onze enfants. Vous êtes peut-être le géniteur de cinq d’entre eux seulement. Par contre, vous êtres peut-être aussi le géniteur de vingt-quatre autre enfants qui ont plusieurs autres pères. Le géniteur est sans importance, il n’a pas d’existence, seul le père compte.
Il y a la polygamie de fait et il y a, en parallèle, une multiplication magique des femmes qui ont des apparitions publiques mais aussi plusieurs apparitions privées et plusieurs géniteurs même si elles n’ont, elles, qu’un seul époux.
Alors, quand un employé vous dit qu’il doit partir trois jours pour aller au village à l’enterrement de la deuxième veuve de son oncle, il veut bien dire que son oncle est mort un jour et qu’il a laissé plusieurs veuves; et que l’une d’elles, la deuxième, vient de mourir. Et vous ne vous étonnerez pas quand, quelques semaines plus tard, il vous dira qu’il a désormais la charge de son premier cousin.
L’oncle de Monsieur Guy devait avoir une âme d’anthropologue pour consacrer sa vie à l’étude détaillée de ce phénomène…

mardi 10 février 2015

Monsieur Guy



Au printemps 1953 la défaite de Diën Biën Phu signait le début de la fin de la présence française en Indochine. L’été suivant les derniers officiers français quittaient ce qu’on appelle désormais le Vietnam. La retraite n’est pas facile et la redécouverte ou la découverte de la France n’est pas toujours une évidence. Ainsi, parmi les jeunes officiers qui regagnent la France il en est un qui n’y est pas né. Il est français, puisque l’Indochine et son père l’étaient. Mais, lui, il est né à Hanoï et sa mère est indochinoise. Il connait la France, bien sûr, mais plus en visiteur qu’en résidant. C’est donc un arrachement, d’autant qu’il laisse derrière lui sa compagne qui n’est pas française et qui, dans la confusion du départ massif, ne trouve ni les papiers ni les transports pour partir aussi.
Voilà donc, au milieu des années cinquante, un jeune eurasien qui s’installe dans le village de ses ancêtres français, dans un pays en reconstruction après la deuxième guerre et amer de sa défaite en Asie. La vie n’y semble ni plaisante ni prometteuse et le jeune homme décide de partir pour une autre partie de l’empire, pendant qu’il existe encore; il embarque pour l’Afrique Équatoriale Française. Il aborde à Pointe-Noire puis part vers l’intérieur du pays, dans la région du Pool, pour établir une exploitation agricole.
Pendant ce temps sa compagne a trouvé les moyens de quitter le Vietnam et arrive en France, dans le village familial. Mais son amant n’y est plus. Sans argent, elle travaille pendant plus d’un an comme couturière afin d’économiser l’argent de son billet de bateau en direction de l’Afrique Centrale. Elle embarque finalement à son tour, débarque à Pointe-Noire, apprend que l’homme qu’elle cherche en est reparti, part vers l’intérieur du pays et fini, comme Évangeline* avec son Gabriel, par retrouver son amant. Mais si Évangeline et Gabriel se retrouvent au seuil de la mort tel n’est pas le cas de nos deux amoureux. Ils vont se marier, faire leur vie ensemble et avoir plusieurs enfants. Ils vont connaitre la fin de l’Afrique Équatoriale Française comme ils ont connu la fin de l’Indochine Française, ils vont devenir congolais et poursuivre leur vie dans ce nouveau pays. Leurs enfants, bien sûr, ont un pied au Congo et l’autre en France, ont des traits eurasiens et mangent des plats vietnamiens en plein centre de l’Afrique.
L’un de ces enfants étudiera le droit à Nice, y deviendra magicien dans les boites de nuit, reviendra à Brazzaville où il gérera des discothèques, entre autres affaires. Aujourd’hui, dans sa maison, il y a une photo d’un fringant officier français, assis en grand uniforme, dans un pousse-pousse. La photo a été prise à Hanoï, en 1918. C’est le grand-père de Monsieur Guy.
Les êtres se constituent ainsi, dans les grands brassages des empires et des guerres, et ils ont plus de consistance que tous ces rêves fumeux de puissance et d’éternité.
*Évangeline est un personnage mythique de l’Acadie (Est du Canada) qui est séparée de son amant, Gabriel, lors de la déportation des acadiens. Elle le retrouve des décennies plus tard, au seuil de la mort.

mercredi 28 janvier 2015

Le défétichage 2




Notre propriétaire a fait venir deux déféticheurs, un peu sous la pression des employés de maison et de certains habitués de la cour. Lui-même n’y croit pas, il est congolais mais de parents français et vietnamiens (oui, son histoire mérite aussi d’être racontée et elle le sera). Il sait cependant que l’inquiétude ne s’apaisera pas sans un cérémonial, sans une preuve que les mauvais sorts qui nous étaient destinés ont été annulés. Il a donc contacté la paroisse catholique et la congrégation évangélique (on fait dans l’œcuménique) et s’est fait envoyer deux déféticheurs selon le bon vieux principe «que trop fort casse pas».  Et selon le principe qu’a toujours utilisé l’église catholique selon lequel, si tu ne peux pas éliminer des croyances locales, tu les intègre dans ta pratique.
Les déféticheurs sont arrivés. Un homme et une femme. Nous nous attendions un peu à ce qu’ils se déplacent sur le terrain, à l’image de sourciers qui, à l’aide d’une baguette double, «sentent» les vibrations de l’eau dans tel ou tel secteur. Bien non. L’approche est tout autre. Pour trouver et traiter les mauvais fétiches il leur faut un trou, un grand trou, assez grand pour que l’homme puisse y entrer accroupi et se retrouver totalement sous le niveau du sol.
Voilà donc François, le garçon de cour, qui creuse un trou pendant que la femme prie en balançant le haut du corps et que l’homme attend paisiblement en faisant la conversation avec un peu tout le monde.
Puis l’homme se déshabille, ne conservant que son short, entre dans le trou et s’y blottit sous une planche. Nous nous tenons tout autour, la femme priant de plus en plus fort et invoquant Jésus à grands cris. Après quelques minutes, l’homme est pris de transes et s’agite fortement tirant à lui, à travers le sol, divers objets qui s’accumulent au fond du trou. Il finit par sortir, essoufflé, et se rince à l’eau courante. Il nous montre les fétiches qu’il a fait venir à lui, à travers le sol, utilisant en fait le même vieux truc que les guérisseurs philippins qui prétendaient opérer des cancers à mains nues. Il ouvre les fétiches, défait les nœuds destinés à bloquer nos décisions et nos actions, montre les graines et les restes inidentifiables qui avaient été placés là pour nous nuire. Des graines qui n’ont curieusement pas pourri malgré leur supposé long séjour en terre, du sang étonnamment rouge qui doit plus à la peinture qu’à l’hémoglobine.
Mais les gens de la cour ont participé, ils ont une explication et une solution qui leur sont proposées, c’est de la bonne gestion, de celle qui apaise les tensions et calme les esprits. On éduquera plus tard, une fois les défticheurs partis et les âmes apaisées.