Il y a des courages qui sont spectaculaires. Celui du journaliste qui va au front ou qui descend dans les décombres d’un immeuble effondré, Celui du parachutiste qui se lance en plané ou celui de l’alpiniste qui affronte le froid, le vent, le vertige sur un à-pic de 1000 mètres. Ce sont là des courages qui sont soulignés dans les médias et qui méritent parfois des honneurs à ceux qui les ont eus. J’avoue que, pour ma part, je les trouve bien souvent plus adolescents qu’autre chose, plus fanfarons qu’utiles.
Quelqu’un qui affronte l’inévitable, qui fait avec ce que la vie lui offre, que ce soit en bien ou en mal, m’impressionne bien davantage. Trouver la force de persister quand sa maison est effondrée, que des membres de sa famille sont morts et d’autres blessés ou amputés. Trouver le courage d’aller de l’avant au moment où nous arrive un diagnostique de cancer, de sclérose, de quadriplégie. Trouver l’énergie et la souplesse pour s’adapter et bien souvent se dévouer sans que cela n’attire l’attention des autres, sans même que qui que ce soit vous remercie. Bref, faire ce qui doit être fait parce qu’il faut bien que cela soit fait.
Certains diront, parmi ceux qui n’ont jamais été confrontés à la vraie adversité, que c’est facile puisqu’il n’y a pas le choix. Faux. Beaucoup s’effondrent, attendent passivement ou se dispersent dans une agitation stérile. C’est une minorité qui tient le coup et qui va aux priorités, même celles qui ne sont pas glorieuses.
À Port-au-Prince, depuis le 12 janvier, je vois de ces deux sortes de courage. L’un se précipite d’un endroit à l’autre, son tout-terrain se faisant voir partout où il y a des victimes à trouver alors que les secours y sont déjà mais ne se montrant pas là où il devrait être. L’autre agit comme une fourmi, avec une obstination un peu aveugle puisque c’est le meilleur moyen d’affronter la réalité, pas à pas, en posant des gestes simples comme aller chercher de l’eau ou monter un abri. Survivre, non pas seulement au séisme mais à ses conséquences. Car il faut avoir vécu au centre de Port-au-Prince pour avoir une idée de ce qu’ont été les nuits qui ont suivi.
Il y a plusieurs jours maintenant, j’ai reçu un courriel du Canada. Pendant que je suis ici, acceptant des risques que je connais, je reçois une nouvelle terrible concernant un ancien collègue. Un homme courageux qui, devant la maladie mentale de son fils a, pendant vingt-cinq, accepté une réalité très dure, de celle en plus qu’il est difficile de faire comprendre aux autres. Quand je dis que mon fils est handicapé les gens font preuve de compassion, pour lui comme pour moi. Mais si, comme mon collègue, je dois dire que mon fils est schizophrène, la réponse tient davantage de la répulsion ou de la peur. Alors je vis mon courage seul, dans le quotidien, sans même l’identifier comme tel.
Avant-hier j’ai appris la mort d’un homme courageux, tué par son fils dans sa cuisine, ou plutôt tué par les démons qui occupent l’esprit de son fils depuis des années et contre lesquels cet homme s’est battu, simplement, un peu chaque jour.
Pendant que certains mourraient ici, lentement étouffés dans la noirceur des décombres qui les ont enterrés vivants, mon collègue mourait les yeux grands ouverts sur une réalité que personne ne devrait voir ; un fils qui tue son père alors qu’il n’y a qu’amour et délire entre eux.
Je me suis déjà fait dire, un soir à Québec, que j’étais courageux et je me suis alors découvert ce courage que je ne connaissais pas ; celui de faire avec la vie, comme elle est. Et de garder pourtant la volonté de la changer. C’est pourquoi la politique est importante et c’est pourquoi elle devrait être exercée avec compassion, dans un réel souci du bien de ses concitoyens. Il faut du courage pour aider ceux qui en ont et ceux qui en manquent, il faut du courage pour passer par-dessus les actions glorieuses et se consacrer à celles qui sont vraiment utiles.
Mais, quelque soit notre force et notre capacité de savoir accepter comme de savoir agir, il me semble que nous espérons tous mourir dans notre lit, dans le calme et sans souffrir. J’ai connu des morts de maladie atroce, des morts mitraillés, des morts à la machette, des morts en automobile, des morts de catastrophe et j’arrive à ce curieux constat que j’ai peut-être vu plus de cadavres nus jetés à la rue que de corps exposés dans un cercueil, que j’ai connu plus de gens dont la vie a été brutalement tranchée que de gens qui sont morts paisiblement. De ce que je vis ces semaines-ci, de ce que j’ai connu au cours de ma vie, me vient un souhait, un désir: mourir sans avoir trop mal et sans trop d’angoisse.
Que la vie m’offre cette ultime lâcheté.
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