Quand vous changiez des dollars américains pour avoir des gourdes, le 12 janvier dans la journée, les banques vous en donnaient 41 pour chaque dollar. Les épiceries et les stations d’essence étaient plus généreuses avec 42 gourdes ce qui faisait que chaque gourde vous coutait moins de deux sous et demi chacune. C’est normal car Haïti est un des pays les plus pauvres du monde ; la valeur d’une monnaie vient de la valeur de votre économie. Quand Haïti était plus riche vous n’aviez que 5 gourdes pour un dollar ce qui fait que, encore aujourd’hui, on appelle la pièce de 5 gourdes un dollar haïtien.
Le 20 janvier, quand les banques ont ouvert à nouveau, elles ne vous donnaient plus que 35 gourdes pour un dollar, chaque gourde vous coutant presque 3 sous. Le séisme n’a évidemment pas amélioré l’économie haïtienne. Mais les banques ont le papier monnaie dans leur coffre et les étrangers ont des dollars et veulent des gourdes. Alors on en profite et on se met 9% de profit pur dans les poches. Sans travailler, sans rien produire, une poignée de riches détournent à leur profit des centaines de milliers de dollars simplement en vendant du papier plus cher.
Pour revenir à Port-au-Prince, en février, j’ai essayé de louer une voiture ou de prendre un taxi depuis Santo Domingo car j’avais beaucoup de bagages, apportant avec moi des produits de première nécessité pour mon personnel local. Normalement le trajet jusqu’à la capitale haïtienne me couterait 200$ ; là on m’en demandait 400$ et on me déposait à la frontière, à charge pour moi de me rendre ensuite à Port-au-Prince. C’est plus du double alors que la République Dominicaine n’a pas été affectée, que l’essence et les autos y sont au même prix ; mais il y a beaucoup de demandes de la part des intervenants internationaux ; alors on en profite.
J’ai finalement pris l’avion qui m’a couté 270$ sans compter les bagages ; c’est le prix habituel d’un aller retour. Bien sur, on en profite.
Sur place j’ai visité une employée qui vit dans un campement avec son bébé de quelques mois. Elle est à l’aise financièrement mais sa maison est écrasée. Elle a bien trouvé un logement, signé un bail, mais deux jours après le propriétaire lui a demandé le double, 1000$ par mois, ou bien il louait à une ONG. Mon employée s’est retrouvée à la rue. Bref, on en profite.
Dans le petit avion bimoteur qui me ramenait vers Port-au-Prince il y avait un groupe de six hommes âgés dans la quarantaine. Habillés en Indiana Jones ils s’entre photographiaient, parlaient fort, allaient sauver Haïti qu’ils ne connaissaient pas, où ils n’avaient jamais mis les pieds. Ils venaient en secours d’urgence, un mois après le tremblement de terre, comme des pompiers qui se présentent devant un feu éteint alors que l’on attend les maçons et les menuisiers. Ces touristes de l’humanitaire, inutiles et prétentieux, vont participer à faire gonfler les prix et à déloger les habitants du pays. Mais ils auront de beaux souvenirs à raconter. Ils en profitent.
Et puis il y a autre chose complètement. Quand je monte sur Bourdon je vois toute la vallée en contrebas avec les maisons écrasées. À côté, sur des terrains qu’elle vient de se dégager, une véritable colonie d’hirondelles humaines se construit, de piquets de bois, de feuilles de tôle, de bâches plastifiées ; Port-au-Prince se réinvente en un millier de villages, sans attendre que d’autres disent quoi faire du haut de leur plan d’aménagement.
Il y a le marchand de fleurs qui venait chaque samedi ; il sonne à ma grille, et nous nous retrouvons, surpris et heureux que nous soyons là tous les deux, dans l’air encore frais de ce nouveau samedi naissant. Et je lui achète des fleurs en lui disant à samedi prochain, comme si cette promesse pouvait exorciser tous les malheurs.
Il y a cette partenaire qui, chaque fois que nous nous donnons un rendez-vous, dit « Oui, à mardi 10h, si Dieu le veut » et qui le dit maintenant sans que je lui réplique, comme je le faisais si souvent « Dieu voudra bien ». Je n’ose plus rien dire de ce que Dieu peut bien vouloir.
Je conduisais l’auto entre ma maison et le bureau et je suis passé devant le site de l’Université de Port-au-Prince. Dans cette université privée les salles de cours étaient pleines à 16h53 le 12 janvier. Il ne reste rien du bâtiment de six étages, qu’un énorme tas de gravats. Et les larmes me sont venues aux yeux en voyant, sur le béton éclaté, des bouquets de fleurs déposés là.
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